La rationalité

Denis CHEYNET, février 2005

Qu’est-ce que la rationalité ? Dans les grandes entreprises, on « rationalise » pour permettre aux actionnaires d’engranger encore plus de bénéfices. On supprime des activités rentables sous prétexte qu’elles ne le sont pas assez. Pourtant, cette « rationalisation » au niveau d’un grand groupe peut se révéler totalement absurde et irrationnelle si l’on se place à une échelle plus globale. Ce qui est rationnel du point de vue de l’économiste peut se révéler totalement irrationnel du point de vue environnemental. Le cadre chez Carrefour qui supervise l’implantation d’une grande surface agit peut-être de manière rationnelle du point de vue de son directeur, mais est-ce vraiment rationnel de voir les petits commerces se fermer et des centaines de familles converger vers le centre commercial après avoir parcouru des dizaines de kilomètres en voiture ?

Il semble donc que la notion de rationalité dépende fortement du contexte dans lequel on se place et est extrêmement relative. Cela est dû au fait que l’on raisonne en termes de systèmes clos. L’argument selon lequel telle ou telle entreprise agit au nom de la rationalité ne se suffit pas à lui-même. Le système économique est considéré comme un tout et est supposé ne pas avoir d’échanges avec l’extérieur. Nicholas Georgescu-Roegen a montré que cela était erroné. Une partie des données a été omise. En physique, les systèmes clos n’existent pas. Même la terre échange de l’énergie avec le soleil et le reste de l’univers.

Pour juger de la rationalité de telle ou telle action, il convient donc de se replacer dans le plus grand système connu, c’est-à-dire l’univers. Si la construction d’un centre commercial a des impacts sur les villages à des dizaines de kilomètres alors ceux-ci doivent être pris en compte pour juger de la rationalité de cette implantation. De même, si au nom de la rationalité, une entreprise est délocalisée à l’autre bout de la planète, les trajets en avion ou en bateaux qui seront nécessaires pour transporter les biens qui étaient jusque-là construits à proximité doivent être intégré dans cette notion. L’économie doit prendre en compte tous les éléments dont elle dépend, c’est-à-dire les ressources, l’impact écologiques et l’impact humain.

Je pense, pour ma part, que nous vivons dans un ensemble d’actions qui, prises une à une et dans un contexte très particulier, peuvent paraître rationnelles, mais qui forment un ensemble totalement irrationnel. Je pense qu’il est temps de sortir de nos œillères et, pour chaque décision économique, chaque acte collectif et individuel, prendre en compte l’ensemble des éléments impactés. « Penser globalement et agir localement » n’a jamais été autant d’actualité.