Denis CHEYNET, août 2003
Lorsque Elisabeth Teissier a soutenu, le 7 avril 2001, une thèse intitulée « Situation épistémologique de l'astrologie à travers l'ambivalence fascination/rejet dans les sociétés postmodernes », le petit monde scientifique français s’est insurgé contre une telle farce, incompatible avec le raisonnement scientifique et le sérieux de la recherche technique. Pourtant, lorsque l’on parle d’écologie, c’est au sein de ce même milieu scientifique que l’on trouve les raisonnements les plus irrationnels.
Prenons l’exemple des ressources énergétique. Prenons un ingénieur, élite de la nation, tout frais sorti d’une de nos prestigieuses écoles. Prenons un sceptique avec lequel nous allons le faire discuter. Dans de nombreux cas, on obtient ceci :
«Sceptique : Que ferons-nous lorsque nous n’aurons plus de pétrole ? Il paraît qu’il n’y en a plus que pour 25 ans.
- Ingénieur : N’importe quoi ! Les réserves de pétrole sont immenses. On annonçait déjà ça en 1970. On en a encore pour au moins 50 ans.
- Bon, d’accord. Imaginons que l’on en a pour 50 ans. Que ferons nous après ?
- On fera des moteurs à hydrogène.
- Et d’où tirerons nous l’hydrogène ?
- Les océans en sont pleins. Ne sais-tu pas que les molécules d’eau H²O sont composées de 2 molécules d’hydrogène et d’une molécule d’oxygène ? En séparant les molécules d’eau, on obtient donc de l’hydrogène pour les moteurs et de l’oxygène pour nos poumons. C’est pas formidable ça ?
- Oui, mais pour séparer l’hydrogène et l’oxygène, il faut de l’énergie. D’où proviendra cette énergie ?
- Des centrales nucléaires pardi !
- Et que ferons-nous des déchets des centrales nucléaires ?
- T’inquiètes pas, on trouvera bien des solutions.
- Et pour faire fonctionner les centrales nucléaires, il faut de l’uranium. Que ferons-nous quand nous n’aurons plus d’uranium ?
- Quand nous n’aurons plus d’uranium, nous utiliserons des surgénérateur qui fonctionneront avec les déchets que nous produisons aujourd’hui.
- Et ces surgénérateurs fonctionnent-ils aujourd’hui ?
- Euh … Non, mais on va trouver. L’homme a des capacités d’innovation hors du commun. On trouvera d’autres sources d’énergie beaucoup plus perfectionnées et non polluantes. - Comment peux-tu en être aussi sur ?
- Nous avons toujours trouvé des solutions. La technique nous aidera toujours à trouver de nouvelles solutions.
- Tu fais de l’astrologie ? Tu as vu ça dans les étoiles ?
- Oh, écoute, tu m’énerve ! Tu sais ce que c’est ton problème, c’est que tu ne crois pas en l’homme et en la technique. Fais confiance en la science. A chaque problème une solution technique.»
Ne me dites pas que vous n’avez jamais entendu un discours semblable. Je l’ai entendu des centaines de fois dans les couloirs de mon école. Si l’on prend pour hypothèse de départ que les ressources terrestres sont limitées et que notre consommation énergétique ne peut pas être remise en cause, on arrive toujours à la même impasse : pour que le système perdure, il faut que l’on trouve une solution technique – qui n’existe pas encore – à un problème qui existe déjà. Malheureusement, il est impossible d’affirmer, de manière scientifique, que le futur apportera une réponse à chacun des problèmes que nous posons aujourd’hui. Nous courrons à toute allure dans une ruelle sombre en espérant qu’elle débouche quelque part, mais sans avoir vérifié sur un plan qu’elle ne se termine pas en cul de sac.
Les ingénieurs des centrales nucléaires, réputés pour leur sérieux et la sécurité de leurs équipements, n’ont donc rien de mieux à nous offrir que l’espérance qu’ils ont en nos capacités à résoudre les problèmes que nous générons aujourd’hui. Ils croient en la science et ont confiance dans le futur. Malheureusement, la croyance, l’espérance et la confiance n’ont pas plus de valeur scientifique que la thèse de Madame Teissier. Le paradoxe est immense : les plus fervents défenseurs de la science et de la technique sont les premiers à utiliser des arguments non scientifiques pour défendre l’utilisation irrationnelle que fait notre société de cette même science et de cette même technique. Dans ce domaine où l’objectivité est reine, les fondations du système tout entier apparaissent ne pas être pas plus solides que les incantations et les prières d’un sorcier vaudou. Quel paradoxe que de trouver des arguments aussi passionnels à l’endroit où se joue l’avenir de l’humanité toute entière !
Tout se passe comme si le laborantin, après avoir réalisé une expérience chimique obtenait un résultat pourpre, mais qu’il notait sur son rapport que le résultat était vert. Nous observons les faits, nous voyons que la pipette est pourpre, mais nous préférons noter « vert » plutôt que de remettre en cause des choix qui bouleverseraient trop profondément nos modes de vie.
Puisque j’ai une formation scientifique, je vais m’attribuer le droit de crier tout haut ce que je déduis des faits qui me sont rapportés : Nous ne savons pas si nous aurons encore du pétrole dans 20 ans. Nous n’avons pas de solution viable pour stocker nos déchets nucléaires pendant ne serait-ce qu’un dixième de leur durée de vie. La terre n’a pas la capacité d’absorber la pollution générée par 7 milliards de personnes qui vivent de la même manière qu’un français moyen. Personne n’a jamais pu prouver que l’on trouvera un jour d’autres sources d’énergies que celles dont nous disposons actuellement. Si de telles sources d’énergies existent, personne ne peut affirmer qu’elle n’auront pas des répercussions négatives.
Je ne peux pas prédire si nos enfants seront en mesure de réparer nos dégâts et de trouver la formule miracle qui permettra de résoudre tous nos maux. Je ne souhaite pas hypothéquer sur l’avenir de la planète et des générations futures. A contrario, je peux affirmer, de manière scientifique, rationnelle et prouvée qu’une centrale nucléaire pollue moins que deux, que je consomme dix fois moins d’énergie en roulant à vélo qu’en en voiture. En modifiant la manière dont je vis, dont je mange, dont je me déplace, je peux influer fortement sur l’impact qu’a et qu’aura mon mode de vie sur la biosphère. Le premier raisonnement, la fuite en avant, le rejet de nos responsabilités sur nos enfants, est irrationnel et immature. Il est pourtant défendu par le milieu scientifique et technique. Le deuxième raisonnement, la baisse rapide et immédiate de notre consommation énergétique et de nos rejets, est simple, naturel et logique. Il est pourtant taxé d’extrémiste. De peur de regarder la réalité en face et de remettre en cause notre petit confort égoïste, nous préférons nous en remettre à une nouvelle religion : la technique.