Hypothèse haute, hypothèse basse

Denis CHEYNET, février 2005

Au départ d’une argumentation, il est utile de poser les hypothèses. Cela permet aux interlocuteurs de se comprendre. Dans le cadre des ressources pétrolières, par exemple, le débat entre deux personnes sera difficile si la première prend pour hypothèse de départ que les ressources sont suffisantes pour les quarante prochaines années et que la deuxième s’appuie, au contraire, sur l’hypothèse selon laquelle les réserves ne pétrole ne sont pas suffisantes pour répondre à la demande croissante et que le prix du baril risque de s’enflammer avant cinq ans. L’hypothèse de départ devient un sujet de controverse à part entière.

Comment s’entendre et échanger des arguments dans de telles conditions ? Comment développer un raisonnement s’il n’est même pas possible de se mettre d’accord sur les données de départ ? Je propose une solution simple. Il suffit, pour chacun des interlocuteurs de s’appuyer sur l’hypothèse qui lui est le plus défavorable. En prenant l’hypothèse la plus éloignée du sens de mon argumentation, j’ai la certitude que celle-ci sera toujours valide.

Revenons aux ressources pétrolières. Un fervent défenseur de l’automobile et de la croissance économique aura tendance à s’appuyer sur l’hypothèse qui l’arrange le mieux, c’est-à-dire l’hypothèse haute - « Les ressources sont suffisantes pour les quarante prochaines années. » En tant que défenseur de la décroissance, j’aurais plutôt tendance à m’appuyer sur l’hypothèse basse – « Le prix du baril risque de flamber d’ici quelques années. » Pour que mon raisonnement soit toujours valide, je dois donc m’appuyer sur l’hypothèse haute. Si mes arguments sont recevables dans le cas qui m’arrange le moins, alors ils seront aussi recevables dans le cas qui m’arrange le plus.

Mettons en pratique cette proposition et prenons les hypothèses suivantes : « Il reste du pétrole pour cinquante ans. Les scientifiques auront trouvé une source d’énergie non polluante d’ici là. » Dans ce contexte, je pense qu’il faut immédiatement sortir de l’automobile, réduire notre consommation énergétique et notre consommation matérielle. Cinquante années de pétrole me paraissent bien peu sur l’échelle de l’humanité. Nous allons continuer à rejeter des gaz polluants dans l’atmosphère et gaspiller cette ressource utile pour de multiples autres applications (médicaments, matières plastiques, textiles etc.) Si l’on trouve une source d’énergie totalement non polluante d’ici là, cela n’empêchera pas toutes les autres pollutions liés à nos excès de consommation : développement des autoroutes, besoins croissants en matières premières, baisse de la biodiversité etc. Je pense donc qu’il faut rapidement nous organiser pour réduire notre dépendance au pétrole et aux énergies, quelles qu’elles soient. Si les hypothèses de départ ne sont pas vérifiées et que le prix du pétrole s’envole demain, mon argumentation est toujours valable.

A contrario, une personne qui ne souhaiterait pas réduire notre dépendance au pétrole et aux énergies et qui s’appuierait sur les mêmes hypothèses de départ (hypothèse haute), se retrouverait dans l’impasse dans le cas où les faits se révéleraient plus proches de l’hypothèse basse – « Le prix du pétrole va exploser. Nous ne trouverons pas d’énergie non polluante d’ici cinquante ans. » L’argumentation des défenseurs de la croissance et de la consommation n’est valable que si l’hypothèse la plus haute, c’est-à-dire celle qui les arrange le mieux est vérifiée.

C’est pourtant ce que nous faisons aujourd’hui. Notre mode de développement économique est basé sur une hypothèse haute et est susceptible d’aboutir à la catastrophe si cette dernière n’est pas vérifiée. Ce que propose la décroissance est une organisation de nos modes de vie compatible avec le cas le plus défavorable. C’est ce que certains appellent le principe de précaution. C’est la seule solution qui me semble cohérente pour préserver l’humanité sans hypothéquer sur l’avenir.