Denis CHEYNET, février 2005
« On ne peut pas vivre sans voiture, c’est un fait », « Il faut une croissance forte pour faire baisser le chômage, c’est un fait ». Avez-vous déjà entendu l’une de ces phrases ? Ces quatre mots, « c’est un fait », reviennent souvent dans la bouche des journalistes ou dans l’argumentaire de leurs invités. Ils permettent à ceux qui les utilisent de balayer d’un revers dialectique toute remise en question de leurs idées. Ils sont utilisés pour échapper au débat de fond et de reporter l’argumentation sur un débat de surface.
Si l’on reprend cette phrase - « On ne peut pas vivre sans voiture, c’est un fait » - et qu’on la considère pour acquise, il n’est plus possible de se poser la question de la pertinence d’utiliser des voitures pour nous déplacer ou de la possibilité de nous en passer. Le débat se reporte sur la limitation de la vitesse, sur les moteurs hybrides, sur la réduction du bruit etc. Cette technique est utilisée dans le domaine commercial pour obtenir un rendez-vous. Une fois la personne avec laquelle vous souhaitez avoir une entrevue contactée, elle consiste à poser la question d’une manière qui rend le refus hors de propos : « Je vous propose de vous rencontrer lundi 23 à 17 heures. Cette heure vous convient-elle ? ». La véritable interrogation - « Etes-vous d’accord pour me recevoir ? » - est volontairement omise et donc implicitement acceptée. De même, la question « Etes-vous pour ou contre l’utilisation de l’automobile ? » devient « Etes-vous pour ou contre le moteur à hydrogène ? ». Le débat s’en retrouve tronqué et vidé de toute substance.
Vivre avec ou sans voiture est un choix, ce n’est pas un fait. La première phrase devrait donc être remplacée par « Nous avons fait le choix collectif de nous baser sur le mode circulation automobile » et l’on pourrait même rajouter « La majorité des citoyens ont décidé de rendre de plus en plus difficile le choix individuel qui consiste à vivre sans automobile ». Ces orientations ne sont pas fixées ni définitives. Nous avons le droit, dans le cadre démocratique qui est le nôtre de les remettre en cause, aussi bien au niveau individuel que collectif.
De même, lorsque quelqu’un clame « On ne peut pas revenir à la bougie », ce « on ne peut pas » est lui aussi une erreur d’utilisation du langage. Personne n’a le droit de m’empêcher de vivre à la bougie tant que je respecte les lois en vigueur dans mon pays. Rien n’empêche un Etat de choisir démocratiquement de refuser l’utilisation de l’électricité. Pour ma part, j’ai choisi d’utiliser un ordinateur pour écrire ce texte, j’ai choisi d’utiliser de l’électricité produite par une centrale nucléaire et donc, indirectement, de générer des déchets radioactifs. Cependant, je refuse d’exclure toute autre possibilité (écrire sur un papier, par exemple) et de faire de ma consommation électrique un fait irréfutable. Poser les choses en ces termes m’amène à assumer les conséquences de chacun de mes actes.
La pratique, bien commode, qui consiste à transformer un choix en fait est aussi utilisée pour les opinions et le croyances. Face aux enjeux énergétiques actuels, j’ai entendu, à de nombreuses reprises, des scientifiques s’exprimer ainsi : « L’Homme a toujours su s’adapter. Nous trouverons quelque chose. L’être humain inventera une nouvelle manière non polluante de produire de l’énergie ». Cette affirmation n’a rien de scientifique et doit immédiatement être corrigée. Ce n’est pas parce qu’un fait s’est produit plusieurs fois, même très nombreuses, (« L’Homme a toujours su s’adapter ») qu’il est démontré qu’il se reproduira de nouveau. De plus, s’il est difficile de prouver ce lien de cause à effet, il est beaucoup plus facile de le réfuter puisqu’il suffit d’un seul contre-exemple. La civilisation de l’Ile de Pâques a disparu et n’a pas su s’adapter. Je peux donc dire de manière scientifique et argumentée que la phrase « L’Homme a toujours su s’adapter » n’est pas vérifiée.
Quant au reste de la phrase, il n’est qu’une croyance, une opinion, une espérance. Afin d’être cohérent dans le discours, il eut été plus juste de dire : « Je pense que l’homme s’adaptera. Je crois en sa capacité à surmonter ses problèmes ». Il est malhonnête, surtout de la part d’une personne se définissant comme scientifique, de faire l’amalgame entre ses espérances, ses croyances, ses opinions et les faits.
Bien que ce ne soit que des mots, les conséquences peuvent être fâcheuses. Le « développement durable », fondé sur une idée louable, a été récupéré et déformé par les entreprises les moins respectueuses de l’environnement. Le mot « communication » est servit à toutes les sauces pour ne pas dire « publicité » ou « propagande ». Il n’est plus possible, sous peine de passer pour un dangereux extrémiste, d’exposer une opinion à la radio, à la télévision ou dans les journaux, qui ne va pas dans le sens des faits communément admis. Le langage peut aussi devenir une arme redoutable pour manipuler, déformer et même rendre impossible les débats qui sont la base de la démocratie et de la vie entre être humains.