La démarche scientifique

Denis CHEYNET, mai 2003

Dans tout problème scientifique, on commence par poser les données. Quels sont les faits observés ? Quels sont les chiffres dont on dispose et quelle est, pour chacun d’entre eux, la marge d’erreur ? Une fois ces données posées, on en déduit un raisonnement, une suite de causes à effet, puis, un résultat final ou une conclusion. Il n’est pas question, par contre, de modifier les données de départ, ni des les choisir en fonction de la conclusion.

Prenons les éléments suivants : La Terre est un espace fini. Les échanges énergétiques actuellement connus entre la biosphère et l’univers sont le flux solaire (dont sont issues les énergies renouvelables tel que l’éolien, l’énergie solaire, l’énergie hydraulique et même le pétrole) et la gravité (dont est issue l’énergie marémotrice). Les humains, les aliments, les maisons, les objets sont faits de matière. Les réserves de pétrole sont constituées d’un nombre de barils variable selon les sources, mais fini tout de même.

En fonction de ces données de départ, il nous est possible, avec une marge qui dépend des techniques et des moyens de calcul actuels, d’évaluer le nombre de déplacements en voiture ou en avion que la biosphère est capable de supporter, que ce soit en termes d’énergie disponible ou en termes de pollution. Si l’on applique le principe de précaution, nous devons retenir l’hypothèse la plus défavorable pour en déduire ce qui est soutenable ou non dans le but de préserver la vie humaine et la vie de manière plus générale.

À la phrase « Tu ne peux pas réduire les voyages en avion, c’est impossible ! » ou « On ne peut pas demander aux gens de revenir en arrière et de moins consommer », je répondrai donc que si, cela est possible et même nécessaire. Si la conséquence de six milliards de trajets en avion par an est incompatible avec la préservation de notre belle planète, si les réserves de pétrole ne sont pas suffisantes pour permettre à six milliards d’automobiles de circuler et si cela est insoutenable pour la biosphère, alors il faudra bien que nous fassions autrement.

Comme le dit Pierre Rabbi, nous sommes une société hors sol. Nous aimerions pouvoir nous déplacer instantanément d’un bout à l’autre du monde, pouvoir cultiver la terre sans nous fatiguer, pouvoir utiliser toujours plus d’appareils électriques - caméscopes, ordinateurs, agendas électroniques, internet haut débit etc. – mais cela serait sans compter sur la réalité physique du monde sur lequel nos deux pieds sont posés. Il y a d’un côté ce que nous aimerions faire, ce que l’économie nous promet en oubliant que nous sommes faits de matière et que les biens de consommations sont souvent eux aussi faits de matière ou dépendant de cette matière (telle l’informatique qui n’est pas si virtuelle que cela). Il y a de l’autre côté ce qu’il est possible de faire. Le modèle consumériste actuel est source de frustrations car promet un modèle de vie qui est incompatible avec la réalité physique de notre univers.

Redescendons sur terre et sortons de l’irrationalité qui nous caractérise actuellement. Plus nous tarderons à prendre en compte les données de départ et à nous engager dans un vraie démarche scientifique, plus la Terre nous rappellera violemment que nous n’en sommes qu’une composante et que, malgré nos espérances, nous avons beaucoup plus besoin d’elle qu’elle n’a besoin de nous.